Un mois après mon arrivée,  je continue de découvrir les réjouissances de la culture indienne. Non pas que les crachats à répétition me perturbent, j’en ai vu d’autres en Chine et m’y suis d’ailleurs mise depuis (c’est ce qu’on appelle « l’adaptation »), de même que pour me fondre au mieux dans la masse, je commence à dodeliner de la tête pour un oui pour un non, après avoir perçu la puissance pacificatrice de ce mouvement qui laisse l’interlocuteur libre de l’interprêter comme ça l’arrange. Non, l’Inde serait décidément fade s’il n’y avait que cela. Or « fade » est bien le dernier mot qu’il conviendrait d’utiliser pour caractériser ce pays quand on sait qu’il est probablement le plus coloré au monde. Quel plaisir de se balader dans les rues en spectateur de cette symphonie des couleurs, où se cotoîent harmonieusement les jaunes, les rouges, les bleus, et j’en passe, qui me font oublier un instant que dans le mien, de pays, et surtout en ce moment, on est comblés par 50 nuances de gris… Certes, il leur arrive parfois de pousser le concept un peu trop loin, comme pour ces fameux pulls sans manche dont j’ai déjà parlé, mais qui sont peu de chose à côté des colorations oranges que se font faire les hommes d’un certain âge, ne supportant pas d’avoir les cheveux blancs (et alors là j’ai envie de dire Michel, si tu voulais que ta vieillesse passe inaperçue, il aurait été judicieux de choisir une couleur au moins similaire à celle d’origine).

Parenthèse pas drôle mais bien plus sérieuse que toutes les futilités précédentes, mon séjour à Delhi s’est malheureusement terminé par le scandale de cette étudiante violée, qui a donné suite à de nombreuses manifestations rappelant la dure vie que subissent les femmes dans ce pays. J’ai appris à cette occasion que l’Inde figurait à la 4ème place des pays les plus dangeureux pour une femme, derrière le Congo, l’Afghanistan et je ne sais quel autre contrée où il fait bon vivre. Bref, la place du con, comme on dit, mais la bonne place quand même.

Revenons à des choses plus gaies. J’ai donc quitté New Delhi pour rejoindre Pondicherry d’une traite et retrouver tous les souvenirs que j’y avais crées lors d’un très bel été ici en 2008. Les stigmates de l’occupation française (je ne cautionne pas le colonialisme mais ne dis pas non à un bon éclair au chocolat), toutes ces fleurs fraîches dont l’odeur m’avait particulièrement marquée et que les jeunes filles continuent d’arborer fièrement dans leurs cheveux, les œuvres d’art que les maîtresses de maison dessinnent devant leur porte à l’aide de multiples poudres colorées, le peace and love d’Auroville, la plage, et surtout, surtout, le sourire des enfants de l’orphelinat (raison de ma venue il y a 4 ans, big up à mes 6 compagnes de voyage de l’époque) que j’ai la joie de revoir après toutes ces années. Je les aperçois pour la première fois lors de l’(interminable) messe de Noël, eux qui font partie de la chorale. Certains me reconnaissent dans l’assistance bien qu’ils ne soient pas au courant de ma venue, me voilà ravie et soulagée à la fois de ne pas avoir à leur faire la tirade « mais siiii, vous vous souvenez ? il y a 4 ans ! non ? ». Les jours suivants, nous les passerons à nous remémorer tous ces moments passés ensemble, bref, j’ai bien fait de revenir.

J’en profite pour m’initier à la conduite du scooter, bien que n’ayant pas même touché à un semblant de mobilette dans ma jeunesse. La circulation indienne peut faire peur au début mais en réalité, une fois qu’on a intégré les quelques règles de base, c’est  aussi facile qu’un jeu vidéo. Règles qui sont les suivantes : rouler à gauche, respecter l’absence totale de panneaux de signalisation, contourner les vaches/monticules de détritus/trous au milieu de la chaussée, éviter le chien/gosse/vieux qui traverse et frôler tout le monde sans jamais rentrer dedans. Un jeu d’enfant. A la fin de la journée, j’avais l’impression que l’inscription « BEST SCORE ! » s’afffichait en haut à droite d’un écran imaginaire. Ce qui s’avère beaucoup moins drôle quand on se retrouve passager d’un bus dont le conducteur a décidé de jouer à « celui qui se rabattra le plus tard après avoir doublé », considérant ses coups de klaxon à répétition comme un rempart à la collision.

Outre la conduite, je me familiarise également tous les jours davantage avec l’accent indien, mais si certaines expressions sont maintenant bien intégrées, tel que le fameux « pipty roupies », d’autres me demandent encore un long moment de réfexion avant d’en comprendre le sens. Pour donner un exemple, « Boumali » m’a donné pas mal de fil à retordre avant que je réalise qu’il s’agissait de la version indienne de « Bob Marley ».

Et je finirai une fois de plus en parlant du comportement assez particulier des hommes qui seraient prêts à tout pour avoir une photo d’occidentale dans leur portable. J’ai d’ailleurs songé à un projet de bouquin pour leur faciliter la tâche : « petit guide pratique pour prendre en photo une occidentale plus ou moins discrètement » :

« - Evitez d’habiter dans un trou paumé au fin fond de la région la plus reculée d’Inde, et si tel est le cas, rendez-vous dans la ville touristique la plus proche. Une fois que vous vous y trouvez, postez vous aux points de passage stratégiques

- Repérez une occidentale : pour ce faire, rien de compliqué, elle a généralement la peau blanche. Attention, si elle porte un sari, ne vous leurrez pas, c’est une indienne dépigmentée. NB : certains occidentaux ont néanmoins parfois la fâcheuse habitude de vouloir absolument s’habiller comme des locaux (on les appelle alors communément des hippies), restez vigilants. A partir de là, 4 options s’offrent à vous :

  1. Demandez tout simplement à cette personne si vous pouvez la prendre en photo
  2. Pour augmenter vos chances de réussite, munissez-vous de votre femme et demandez à prendre les deux (en photo, entendons-nous). Et si vous êtes vraiment vicieux, coupez votre bien-aimée au cadrage.
  3. Pour les plus timides, trouvez une occidentale qui a mal aux pieds, n’en peut plus de cette chaleur et s’est donc assise tranquillement à l’ombre d’un monument. Demandez alors à votre femme de s’asseoir à côté de cette jeune fille, l’air de rien, puis prenez les deux en photo (précisez à votre épouse que mettre son bras autour des épaules de la voyageuse pourrait faire foirer l’effet « ni vu ni connu »)
  4. Dernière option, la plus lâche : postez-vous devant un monument très touristique, et lorsqu’une occidentale arrive, faites semblant de prendre en photo le-dit monument alors que vous ne prenez que la jeune innocente.

Afin que vous ayiez toutes les cartes en main, sachez cependant que vous serez forcément grillé en utilisant les deux dernières options, l’occidentale n’étant pas née de la dernière pluie. »

Voilà. Et pour éviter d'avoir à répondre à la question "Et sinon, tu es où ?" : j’ai quitté Pondicherry pour découvrir le Kerala, région sur la côte Ouest, où je traverse des paysages de toute beauté, où les gens sont gentils et où il fait chaud, bref, je ne me lasse pas de l’Inde, tout va bien.